vendredi 20 octobre 2017

Représentation du monde

Les générations successives se sont comportées comme si les ressources de la nature étaient illimitées et si l'air pur, l'eau douce, les pactoles miniers étaient gratuits. On pouvait donc en user et abuser sans conséquences. Une conception qui n'a guère varié depuis les tout premiers Sapiens. Chasseurs-cueilleurs, ils exploitaient la nature à leur portée jusqu'à épuisement, puis recommençaient ailleurs, confiants dans l'idée que tout repousserait l'année suivante.

Cette illusion a perduré jusqu'au début des années 1970, quand le Club de Rome a publié le premier rapport sur les limites de la croissance. Ce n'était que les prémices d'une remise en cause générale de notre manière de considérer ce que nous pouvons attendre du monde matériel dont nous dépendons.

Un fait massif a contribué à remettre en cause ce paradigme d'une corne d'abondance: les humains, au milieu du siècle dernier, se sont multipliés de manière incontrôlable, triplant leur nombre en un demi-siècle. Et ils ont, en même temps, décuplé leurs consommations.

Soudain, la terre nourricière est devenue trop petite pour fournir les besoins ou les envies de tous. Actuellement, dès le mois d'août, l'ensemble des biens de la planète naturellement renouvelables chaque année sont déjà consommés. Ensuite, nous entamons plus encore nos épuisables réserves.

Ce tournant sans précédent dans notre histoire collective fut récemment baptisé l'anthropocène. Une nouvelle séquence de changements géologiques dont les hommes sont devenus, désormais, le facteur déterminant. Le réchauffement climatique est en train de bouleverser notre planète. On a calculé que celle-ci pouvait nourrir et fournir jusqu'à 2,5 milliards d'habitants sans s'appauvrir de ressources non renouvelables. Mais voilà, nous seront bientôt entre 8 et 10 milliards...

C'est là qu'on se heurte aux deux principales raisons qui poussent les humains à continuer à hypothéquer l'avenir de leurs enfants. L'ignorance de ces faits, que nous sommes trop peu à avoir à l'esprit, en même temps que la réticence à modifier ses habitudes, surtout vers plus de frugalité.

On discourt pour dire qu'il faut préparer un monde vivable pour nos successeurs, tout en se berçant d'illusions paresseuses: "la science fait des merveilles, elle apportera à temps des solutions". Les israéliens n'ont-ils pas trouvé des moyens pour faire pousser des tomates presque sans eau ? De telles affirmations, qui continuent à être mises en avant pour atermoyer et remettre à plus tard des changements dans nos habitudes, peuvent être contestées, mais difficilement réfutées.

Or la perspective se modifie si l'on change d'échelle temporelle. Peut-on encore imaginer que, pendant les mille années à venir, nous n'épuiserons pas les réserves de notre minuscule
planète ? N'avons-nous pas, dès à présent, vidé les océans de 90% de leurs poissons ? Certes, on peut trouver des alternatives aux produits de la mer, avec des arômes artificiels élaborés. Mais préparons-nous au choc psychologique que provoquera , un jour, l'annonce qu'il n'y a plus rien à pêcher dans les mers.

A long terme, il devient probable que la prédation humaine sur la planète rendra la vie de nos descendants pénible, voire impossible. A moins que l'on imagine que tous les biens naturels auxquels nous sommes agréablement habitués pourront être remplacés par des ersatz. Cette projection, objet de nombreuses fictions, nous fait froid dans le dos. Mais, quoi qu'en pensent les transhumanistes, nous n'allons pas personnellement vivre mille ans, ni nos enfants. D'où notre manque de solidarité vis-à-vis des futures générations.

Au fond, la survie de l'espèce, au-delà des affirmations altruistes, nous importe-t-elle vraiment ? Pour l'instant, nos comportements incitent à en douter.

Jean-Louis Servan-Schreiber
L'humanité, apothéose ou apocalypse ?
Fayard

1 commentaire:

  1. D où le fait de rester affûté psychologiquement, de garder un point de vue de predateur potentiel et l enseigner à nos enfants, car le jour où ça pètera, il ne faudra pas être dans une attitude de dependance, de victime, de proie.

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